L’église de Colombelles, une histoire russe en Normandie

par Annie Cheinine

La Normandie voit arriver les premiers russes en 1919. Il s’agit des soldats de Nicolas II, souvent d’origine rurale, envoyés en France en 1916 pour se battre aux côtés des Français. Après la capitulation de la Russie, une partie des hommes décide de rester dans la région. Une deuxième vague de compatriotes les rejoint, celle des Russes blancs émigrés ou réfugiés, qui sera employée essentiellement par la Société Métallurgique de Normandie (SMN) à partir de juin 1922.

En 20 ans, cette société qui fabriquait de l’acier a employé jusqu’à 3000 Russes.

Cette communauté très disparate s’organise progressivement et crée une école, une bibliothèque, un chœur laïc et une chorale religieuse, et appellent de leurs vœux la création de leur propre lieu de culte.
Au départ, des prêtes orthodoxes viennent de temps en temps de Paris pour rencontrer la communauté, mais en 1926, des ouvriers russes demandent de l’aide à leur employeur, la SMN, pour édifier un lieu de culte. La société accepte et met à leur disposition des moyens importants, et leur donne le terrain sur lequel le cantonnement russe avait été bâti en 1923.

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Plaque posée sur l’église de ColombellesAnnie Cheinine Feuvrais

Les plans de l’église copient certains édifices de Saint-Pétersbourg de style néo byzantin. Le clocher de l’église est ainsi surmonté d’un toit en bulbe d’oignon, bleu turquoise sur lequel se trouve une croix byzantine. Sa décoration a été réalisée dans les années 30, avec des murs intérieurs recouverts d’icônes peintes par Fostov et Khvostov. Les icônes ressemblent à celles présentes à l’institut parisien de théologie Saint-Serge ou à l’Eglise Notre-Dame de la Dormition de Sainte-Geneviève des Bois. Ce sanctuaire orthodoxe accueille également une bibliothèque d’ouvrages en langue russe.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, pendant la bataille de Normandie, l’église est fortement endommagée par les bombardements alliés. Elle est restaurée en 1946 mais la voûte d’origine, couverte de fresques sera perdue.

En 1992, l’église orthodoxe de Colombelles est inscrite au titre des monuments historiques.

Des paroissiens reconnaissants

Ce sont les Russes eux-mêmes, avec les matériaux donnés par la SMN, qui vont construire l’église en dehors de leur temps de travail. L’édification de cette église donnera un sens à leur exode et sera un facteur d’ancrage et de stabilisation de la communauté russe dans la région.

Un comité paroissial des habitants de religion orthodoxe se constitue alors dans la banlieue de Caen pour la création d’une paroisse orthodoxe russe.
S’assurant du soutien de Mgr Euloge, métropolite des églises russes en Europe occidentale – qui viendra consacrer l’édifice en septembre 1926 -, le père Dimitri Troïtski est envoyé sur place pour annoncer la création officielle de Saint-Serge de Colombelles. Une appellation qui a tout son sens, puisque Saint Serge de Radonège est l’un des Saints les plus populaires de Russie. Grand spirituel, réformateur monastique, protecteur de l’orthodoxie, il est pour les Russes “l’un des cœurs battants de l’identité russe”.

Dans les années 30, l’église représente pour les croyants, mais aussi pour les non-croyants, un point de ralliement physique et spirituel, ouvert aux différentes couches sociales et géographiques de l’émigration.

Les offices y sont célébrés en slavon, mais, progressivement des liturgies en langue française les remplacent. Cela s’inscrit dans l’idée d’une orthodoxie à la française qui a vu le jour dans les années 60.

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Intérieur de l’église de ColombellesAnnie Cheinine Feuvrais

Cette orthodoxie se devait d’être plus ouverte à la culture française tout en répondant aux besoins spirituels de la communauté orthodoxe. Il s’agissait de s’adresser à tous les orthodoxes russes dont les descendants avaient perdu l’usage de la langue, et de remercier la France de les avoir accueillis. Ce n’est qu’en 1994, à l’initiative d’un recteur de culture française, le père Dorenlot, que la paroisse de Colombelles devient complètement francophone.

Et afin d’ancrer l’église dans son histoire locale normande, la paroisse Saint Serge devient Saint Serge et Saint Vigor, Saint Vigor ayant été évêque de Bayeux au Vème siècle. C’est dans cet esprit que la communauté orthodoxe de Colombelles a reçu en 2013, les saintes reliques de Saint Vigor des mains de l’évêque catholique Jean-Claude Boulanger.

La vie paroissiale aujourd’hui

La communauté orthodoxe qui s’est formée dans cette région de Normandie n’a jamais été homogène. Dés le départ, elle était composée d’anciens aristocrates, d’ouvriers, de paysans, et on pouvait aussi y distinguer, en plus des Russes, des Biélorusses, des Ukrainiens et des Géorgiens. Certains étaient orthodoxes mais d’autres étaient uniates (catholiques de rite byzantin). D’autres émigrés de ces pays de l’Est venaient également se retrouver à Colombelles.

La Seconde Guerre mondiale bouleverse cette communauté puisque certains quitteront la France ou la région, quand d’autres arriveront pour fuir le bloc soviétique. Les mariages mixtes augmentent à cette époque et la population vieillit.

Aujourd’hui, la communauté orthodoxe de Colombelles accueille des familles de la seconde, voire la troisième génération d’émigrants russes des années 20 ou des années 40-50, et des familles ou des personnes de culture française qui ont redécouvert la foi chrétienne à travers l’Eglise orthodoxe.
Par ailleurs, la paroisse connaît depuis de récentes années une arrivée d’orthodoxes venant des pays de l’Est.

Ce phénomène n’a pas modifié le fonctionnement de la communauté paroissiale. La vie liturgique de Colombelles reste un soutien pour les orthodoxes de toutes origines, et pour toutes les personnes en quête de stabilité sociale et professionnelle.

Dans cette église, les émigrés se sentent à la fois en France et proches de leurs racines. Et si la langue française a désormais remplacé le slavon, le profond attachement à la tradition liturgique russe est conservé dans le déroulement des offices.

Les chants notamment sont tous issus de la plus pure tradition russe. Pour les nouveaux ressortissants des pays de l’Est, les célébrations en français peuvent leur offrir la possibilité d’une intégration dans une communauté française tout en communiant à la foi de leurs pères. Le choix de l’intégration ayant toujours été privilégié au sein de la paroisse de Colombelles.